La société inclusive, parlons-en! Entretien avec Charles Gardou.

Par REMI BETHOUART, publié le vendredi 20 janvier 2017 17:59 - Mis à jour le vendredi 10 février 2017 09:24

 

« La société inclusive n'est pas une utopie »
21/08/2013

Des antipodes à la France, l'anthropologue Charles Gardou décrypte le regard de nos sociétés sur le handicap, miroir de notre chétivité originelle. Il suggère de penser cette singularité, non plus comme un monde à côté, mais comme le cœur de notre humanité. Et propose trois leviers d'action : un système éducatif inclusif, une obligation de formation et une culture plus ouverte.

 
 

Pourquoi, en tant qu’anthropologue, en êtes-vous venu à vous intéresser au handicap ?

Charles Gardou. Cet intérêt est lié à mon parcours. J’ai fait une rencontre bibliographique décisive : celle de Claude Lévi-Strauss à travers Tristes tropiques. J’ai également vécu aux îles Marquises, dans le Pacifique Sud, où la culture maori, son système d’éducation et ses conceptions de la diversité humaine, m’ont interrogé. J’y ai souvent songé à ce qu’affirmait Marcel Mauss : il existe non des peuples moins ou non civilisés, mais uniquement des peuples de civilisations différentes. De la même manière, il n’y a pas plusieurs humanités, mais des situations singulières en son sein. Derrière leur diversité, leur étrangeté, nichent des universaux anthropologiques.

À mon retour, j’ai pu mesurer la rareté de travaux de sciences humaines et sociales consacrés à l’une des multiples expressions de la diversité : les situations de handicap. À partir d’un modèle médical, prégnant dans la culture française, on a longtemps considéré le handicap comme un problème de la personne nécessitant des soins. On était encore bien éloigné d’une approche prenant en compte les facteurs culturels et sociétaux auxquels l’anthropologie s’intéresse.

Quels sont ces universaux anthropologiques ?

C. G. Le handicap est une fragilité immanente au règne vivant, aussi bien végétal, animal qu’humain. Or, quels que soient les époques et les cultures [1], ces universaux ont tenté d’esquiver cette fêlure attachée à leur condition. Au fil du grand récit de l’humanité, ils n’ont cessé de chercher des explications à cette imperfection sur laquelle viennent se briser leurs rêves de maîtrise et d’éternité. C’est cette interminable quête qui donne lieu à une foule de représentations et d’illusions collectives, avec leurs grandeurs et leurs misères.

Il suffit d’un regard panoramique sur notre histoire pour mesurer la multiplicité des interprétations dans l’Antiquité gréco-romaine, l’enfant qui naissait atteint d’une « infirmité » était considéré comme une punition des divinités ; dans l'Ancien Testament, on y voyait le signe d’une impureté ; au XIIIe siècle, François d’Assise glorifia les « infirmes », visages de Dieu ; au XVIe siècle, on les diabolisa… Nos façons de penser cette fragilité, que nous appelons handicap, procèdent d’un imaginaire culturel à la fois sur nous-mêmes, sur les autres et sur notre condition humaine commune. Les conceptions diffèrent au gré de l'histoire, des cultures et des croyances, sans gommer l’unité sous-jacente de toute expérience humaine face à notre chétivité originelle.

L’inclination commune des sociétés est-elle alors toujours une marginalisation des personnes en situation de handicap ?

C. G. Les sociétés tendent en effet à les insulariser : dans la forme la plus extrême, elles sont mises au ban de leur communauté. Dans nombre de cas, elles sont orientées vers des lieux limitrophes. Enfin, si elles ne sont pas, directement ou indirectement, maintenues au dehors, elles peuvent connaître un exil à l’intérieur. On les accepte sans toutefois les considérer comme des acteurs sociaux dignes de participer à la vie de la cité.

Le premier rapport mondial sur le handicap [2], élaboré par l'OMS et la Banque mondiale, indique que sur une population de 7 milliards d'habitants, plus d'un milliard sont en situation de handicap. Et que cette minorité numérique universelle se trouve en état d’urgence. En dépit d’engagements nationaux ou internationaux, elle continue, à des degrés divers, à faire l’objet de privations de patrimoines humains et culturels communs, de maltraitances, de discriminations dans l’accès aux soins, à l’école, au monde du travail, à une vie culturelle, affective… 

En France, la loi de février 2005 a-t-elle marqué un tournant dans notre façon de comprendre et d’agir face au handicap ?

C. G. Ce texte constitue une étape, marquant une évolution culturelle et sociale. Cela étant, il recèle des prudences parfois excessives et des ambiguïtés. En outre, il s’agit encore d’une loi particulariste, contrairement à ce qui est fait dans des pays ayant opté pour le droit commun. Sans prétention comparatiste, le Danemark et la Finlande se montrent performants dans le domaine de l’accès à l’emploi : ils ne recourent ni à un quota d’accueil ni à un fonds d'insertion, seulement au principe de non-discrimination à l’embauche, sous le contrôle éventuel des tribunaux. Dans la culture française, admettons, pour l’heure, que l’obligation d’emploi de 6 % de travailleurs handicapés contribue à une prise en compte concrète de cette question par les employeurs privés et publics.

Dès lors que le constat, dans le temps et l’espace, est celui de ces phénomènes d’exclusion, l’avènement d’une société inclusive que vous développez [3] ne relève-t-il pas de l’utopie ?

C. G. Notre temps serait-il celui où l’on s’interdirait de tendre vers de nouveaux horizons ? L’idée de société inclusive est sans doute une vérité prématurée. On ne peut nier les progrès, mais il reste à s’affranchir d’obscurantismes persistants : fausses croyances, peurs chimériques, superstitions, stéréotypes et autres habits de l’hétéronomie. Nous avons à rompre avec une pensée dualiste pour accéder à une pensée qui voit dans la diversité la coexistence du multiple. Il n’existe pas de solution dans le cadre de cette pensée dichotomique, pas plus que dans l’exhortation à la pitié ou à la tolérance. L’alternative réside dans une profonde transformation de nos manières de penser le handicap.

Une autre façon de penser le handicap est donc au fondement d’une société inclusive.

C.G. Oui, l’idée de société inclusive tourne le dos à toute forme de captation, qui accroît de fait le nombre de personnes empêchées de bénéficier des moyens d’apprendre, de communiquer, de se cultiver, de travailler, de créer et de faire œuvre. Elle appelle simultanément à ne plus concevoir le handicap comme une question « à côté », mais à le penser « avec », sans réduire les personnes à leurs seuls besoins, faisant d’elles des nécessiteuses. Comme tout un chacun, il ne leur suffit pas de vivre, elles veulent exister, ce qui suppose l’expression de leurs désirs et de leurs projets.

Quels sont dès lors les principaux leviers sur lesquels agir ? 

C.G. J’en identifie trois. Le premier est la précocité éducative. C’est un leurre de croire que des enfants tenus dans de milieux aseptisés deviendront des adultes capables d’accepter la forme d’altérité que représente le handicap. D’où la nécessité de structures de petite enfance et d’un système éducatif inclusifs. Le continuum éducatif permet d’accessibiliser la vie professionnelle. Deuxième levier : la formation initiale et continue des professionnels. Ce qui sous-tend une obligation formative pour les métiers d’éducation, mais aussi pour l’ensemble des professions, qu’elles relèvent du cadre bâti, de l’urbanisme et des transports, du soin, de la justice, du tourisme et des loisirs… Enfin, troisième levier : les médias, qui représentent un puissant outil de transformation culturelle. Or, la culture se modifie lentement, jamais par incantation.

[1] Le handicap au risque des cultures, éd. Érès, 2010.

[2] Rapport mondial sur le handicap, de l'OMS et de la Banque mondiale, 2011. À télécharger sur www.who.int

[3] La société inclusive, parlons-en !, éd. Érès, 2012.

[4] Fragments sur le handicap et la vulnérabilité, éd. Érès, 2013.

Propos recueillis par Noémie Gilliotte
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